Donald Trump a-t-il une politique étrangère ?


25 Nov
25Nov

Jamais les surprises en politique étrangère n’ont été si grandes depuis « l’ère Trump ». Imprévisible au premier abord, le 45e président des États-Unis a su prendre tout le monde de court : vous, moi tout comme l’ensemble des membres de la communauté internationale. Si Donald Trump de son côté a avoué agir dans bien des cas selon « son instinct », n’est-il tout de même pas possible de dégager les contours d’une stratégie américaine à l’international ? 


Figure 1 - Donald Trump au sommet du G7. 9 juin 2018, LCI


« On n’y voit rien. »


Au premier abord, la politique étrangère de Donald Trump est on ne peut plus incompréhensible… Son début de mandat dévoile son amateurisme en la matière et est marqué par des interventions pour le moins chaotiques. L’interview surréaliste qu’il donne à Fox News le 17 avril 2017 à propos des frappes sur la Syrie - lors de laquelle le Président raconte comment il a annoncé avoir lancé 59 missiles sur l’Irak entre deux parts de gâteau à Xi Jinping – montre à quel point le President-elect ne prend pas la mesure des évènements. Son discours en septembre de cette même année devant l’assemblée générale des Nations Unies - dans lequel il s’insurge contre « rocket man » (voulant par-là désigner Kim Jong-un) – est lui prononcé sur le même ton qu’un discours de campagne. L’attitude de Donald Trump est alors comparable à celle d’un éléphant dans un magasin de porcelaine : aux innombrables codes et protocoles diplomatiques, lui préfère le franc-parler - un des facteurs de son succès électoral toutes choses égales par ailleurs. 


Bref, sous cet angle, sa politique étrangère est fidèle à son image : impulsive et explosive. Dans cette mesure, comprendre qui est Donald Trump nous aiderait peut-être à décrypter sa vision du monde… Les proches et collaborateurs qui ont pu travailler ou avoir des rapports avec le président le décrivent comme un homme aux positions radicalement manichéennes. Les questions géopolitiques n’échappent pas à cette vision systématiquement duale des choses, en témoignent ses relations mouvementées avec le président Macron ou le leader suprême Kim Jong-un. 


En ce qui concerne ce dernier, tout avait très mal commencé, Donald Trump avait déclaré le 30 juin 2017 : « la patience stratégique avec le régime nord-coréen est terminée ». Six jours plus tard, les États-Unis annonçaient à l’ONU mettre sur la table l’option militaire. Et comme si cela n’était pas assez clair, le président avait également pris soin de mettre en garde le leader suprême en personne : "Le leader nord-coréen Kim Jong-Un vient d'affirmer que le 'bouton nucléaire est sur son bureau en permanence' (...) informez-le que moi aussi j'ai un bouton nucléaire, mais il est beaucoup plus gros et plus puissant que le sien, et il fonctionne !", avait-il twitté le 3 janvier 2018. Pourtant, alors que l’ensemble de la communauté internationale craignait le pire, Donald Trump accepte moins de deux mois plus tard de rencontrer Kim Jong-un. La rencontre se déroule le 12 juin 2018 à Singapour et donnera lieu à un second sommet un an plus tard au niveau de la zone démilitarisée à Panmunjeom, du jamais vu en plus d’un siècle ! Si aucun résultat n’est effectif, une détente a sans aucun doute été amorcée, tandis que la relation entre les deux hommes a elle effectué un virement à 180 degrés.

 

Sa vision du monde repose, elle, largement sur son expérience du monde des affaires. Pour Trump, et sûrement pour beaucoup d’autres, le monde du business est brutal et sauvage ; seuls les plus forts et tenaces peuvent s’en sortir. Son admiration pour des hommes forts comme Poutine ou Kim Jong-un vient d’ailleurs probablement de là. En fait, plus généralement, Donald Trump transpose sa vision du monde des affaires au monde réel. De fait, il voit la communauté internationale comme un danger pour les États-Unis ; le monde est alors semblable à l’état de nature et de guerre hobbesien. Si les accords multilatéraux sont donc un fléau, c’est aussi le cas des accords bilatéraux qui ont tous été mal négociés et nuisent aux États-Unis. Jugeant être un excellent négociateur, il entend bien revoir tous les accords bilatéraux signés par les États-Unis avant son arrivée. 

Figure 2- Kim Jong-un serre la main de Donald Trump sur la ligne de démarcation entre les deux Corées, le 30 juin. KCNA VIA KNS / AFP


Trump ou le renouveau du jacksonisme 


Si la politique étrangère est pour Donald Trump une question « d’instinct », ses décisions ne sont néanmoins pas dépourvues d’une certaine cohérence avec son discours d’une part et avec l’histoire américaine d’autre part. 


Avant tout, n’oublions pas que le président n’est pas le seul à se charger de ces questions et est accompagné d’un secrétaire à la défense et d’un secrétaire d’État, ainsi que de toute une équipe de conseillers spéciaux à la sécurité extérieure. Si les deux premiers secrétaires, respectivement James Mattis et Rex Tillerson, tiennent la Maison Blanche plus ou moins à distance sur les questions de relations internationales, la nomination en 2018 de deux proches du président à ces postes, John Bolton et Mike Pompeo, marquent un retour du Président sur ces problématiques-là. Les orientations en termes de politique étrangère recoupent désormais clairement celles de l’aile droite du parti des républicains (celle des « faucons » du parti), se traduisant par des prises de position extrêmement dures vis-à-vis de la Russie, la Corée du Nord, l’Iran.. ; une augmentation du budget de la défense ; la haine du multilatéralisme… La très grande majorité des décisions de Donald Trump vont en ce sens d’où une certaine cohérence dans sa politique.


Outre cela, la cohérence n’est pas seulement interne, elle est aussi historique. Le président apparaît certes en rupture avec la politique récente en matière d’affaires étrangères des États-Unis, mais en réalité il reprend les caractéristiques historiques de celle-ci. Un de ses slogans « America first » n’a rien d’original ; ce fut d’une part le slogan de campagne du président Harding en 1919 avec « return to normalcy », et d’autre part le nom du puissant lobby qui repoussa l’entrée en guerre des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Ce que Donald Trump a donc promis et ce qu’il semble mettre en œuvre n’est donc qu’un simple « return to normalcy » à l’échelle de l’histoire des États-Unis. Trump relève en ce sens du jacksonisme, mouvement du nom du 7eme président des États-Unis Andrew Jackson (1829-1837). 

Or le jacksonisme est une doctrine qui, si elle n’a pas été théorisée réellement, est clairement établie puisqu’elle rassemble realpolitik, isolationnisme et unilatéralisme. Le slogan « Make America Great Again » incarne à lui seul la realpolitik voulue par D. Trump ; les États-Unis ne sont plus là pour moraliser le monde, prôner la démocratie et la paix mais défendre leurs affaires. Ils sont en outre isolationnistes dans la mesure où ils se retirent du terrain, dans toutes les acceptations du terme, sauf quand leur intérêt est en jeu. Enfin, unilatéral car le Président hait le multilatéralisme dans toutes ses formes. La décision de quitter l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien s’inscrit parfaitement dans cette doctrine : pourquoi négocier un accord avec un régime hostile aux États-Unis et qui plus est un accord multilatéral ? 


Figure 3-Dr. Seuss Political Cartoons. Special Collection & Archives, UC San Diego Library



Trump, pas si différent des autres présidents américains


Et finalement, si Donald Trump était un président des États-Unis comme les autres ? Sur un certain nombre de questions, Donald Trump se rapproche des autres présidents américains. Tout comme la majorité de ses prédécesseurs, il continue d’interférer dans les affaires internes en Amérique Latine pour dénoncer ou déstabiliser les régimes d’obédience marxiste, ou que les États-Unis considèrent comme « anti-démocratiques » - les critères d’appréciation étant largement variables sur ce point - . Tout comme Obama avait promis de retirer les troupes américaines du Moyen-Orient, Trump a promis d’en retirer un maximum de la surface du globe. Et la liste est longue… , concentrons-nous donc sur la relation UE-USA qui peut ici être considérée comme un cas d’école.  

La relation ambivalente des États-Unis avec l’Europe n’est pas exclusive à Donald Trump mais a toujours été une constante au cours de l’histoire. Si traditionnellement l’Europe occidentale, puis l’Europe dans son ensemble après la fin de la Guerre Froide, est l’alliée par excellence des États-Unis, cela ne garantit pas pour autant une parfaite relation. Pour les États-Unis, l’Europe doit se tenir à ses côtés, être juste assez forte pour ne pas être un fardeau, mais assez faible pour ne pas menacer les États-Unis. Ce juste milieu a toujours été recherché par les présidents américains, quel que soit leur bord politique. Historiquement jusqu’à la fin de la Guerre Froide, les États-Unis ont soutenu le développement économique de l’Europe pour éviter son basculement dans le bloc soviétique, jusqu’à ce que finalement l’Europe représente une menace pour la pérennité de l’économie américaine… Plus récemment, dans le domaine militaire, Obama tout comme Trump avaient appelé de leurs vœux au partage du fardeau que représente l’OTAN (financée à plus de 70% par les USA) … Bref, la stratégie des États-Unis envers l’Europe et l’UE reste toujours la même : une Europe solide, mais pas trop ! A l’époque, Henry Kissinger, ex-secrétaire d’état de Nixon et ardent défenseur d’une Realpolitik, tentait déjà de jouer sur les divisions européennes : « Europe, which number ? » [L’Europe, quel numéro ?], et les États-Unis imposaient déjà des droits de douane sur des produits européens quand ils se sentaient menacés. Trump cherche aujourd’hui ni plus ni moins à faire la même chose, la grande différence ce n’est pas tant la relation mais bien plus la façon de le faire.


Figure 4 - Tweet de Donald Trump. 13 nov 2018, Twitter


Il est donc possible de parler d’une politique étrangère pour parler de l’action du 45e président des États-Unis. Si cette politique semble contraster avec celles de ces prédécesseurs, elle ne l’est pas autant que cela et respecte une certaine cohérence avec l’histoire américaine. Plus que la politique en elle-même, ce qui a changé en réalité c’est l’approche, le ton. Donald Trump s’est affranchi de tous les codes traditionnels de la diplomatie pour imposer son style franc, direct, voire bien des fois agressif, et ce non sans provoquer l’indignation de ses alliés et homologues.


Matéo Garbe

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