Kabylie : Le vieux spectre de la violence refait surface


23 Sep
23Sep

Cela s’est passé le 20 août dernier, en Algérie, à Mostaganem. Passant pourtant inaperçue outre-Méditerranée, une réunion pour le moins inquiétante s’est tenue. A priori chapotée par un certain Lakdar Ben Koula, cette réunion, nommée “réunion de la conscience”, visait à la création de milices anti-kabyles dans le cadre d’une certaine “opération 0 kabyle”. Une réunion dont des enregistrements audios ont été diffusés sur YouTube (https://youtu.be/jTMGqaCJDTo) témoignant clairement de la volonté de ces hommes de mener des opérations de nettoyage ethnique contre les Kabyles. Un nettoyage ethnique auquel, selon ces enregistrements, l'État Major de l’armée algérienne et la gendarmerie ne s'opposeraient pas… Mais pourquoi tant de haine envers les Kabyles ?


  Tout d’abord plongeons nous un petit peu dans l’histoire. Si le nom “Kabyle”, forme européanisée de l'arabe “ḳbayl” (“tribus”), ne fit son apparition qu’au XVIII siècle, il cache une histoire bien plus profonde. Utilisé pour désigner ces Berbères algériens qui occupent les montagnes du pays, il recèle une véritable identité. La Kabylie, territoire aux frontières difficilement définissables à travers l’histoire, s’étend au Nord-Est de l’Algérie, un pays auquel la Kabylie est liée et solidaire, sans toutefois cesser de s’en distinguer. En effet, s’ils restent des algériens, les Kabyles ont leur propre culture avec une identité forte. Et si les montagnes kabyles sont habillées d’oliviers et de figuiers que ces Berbères cultivaient, la Kabylie n’est pas seulement le refuge de paysans arboriculteurs. Elle est le refuge de toute une partie de l’histoire de l’Afrique septentrionale, et la Kabylie, sa langue et son peuple en sont les héritiers. Alors nous n’allons pas rentrer dans les détails de l’histoire de la Kabylie, un petit article comme celui que je vous ponds ici ne suffirait pas, mais il est important de savoir que la Kabylie et son histoire prennent leurs racines au plus profond de l’Histoire et de ne pas oublier que si les Kabyles sont Algériens, ils sont d’abord Kabyles. Une identité forte qui a souvent donné à cette région un caractère rebelle.


Le drapeau Amazigh et le drapeau Kabyle (makabylie.org)


  Une Kabylie rebelle et qui ne s’en cache pas. Alors que les Algériens sont en grande majorité de confession musulmane, leurs voisins Kabyles eux sont attachés à la laïcité et mangent du porc, d’où leur surnom de “bouffeurs de sanglier”.  Les Kabyles sont également attachés à leur langue, le tamazight, et à la langue française. La Kabylie a ainsi “résisté” à l’arabisation de la région et les Berbères peuvent même se vanter de parler une langue devenue “langue officielle” en 2016 tandis que l’arabe est la “langue officielle et nationale” (le français n’a aucun statut officiel). Les Berbères ont ainsi toujours souhaité que leur identité soit reconnue. Et si les Kabyles sont si fiers de leur culture, c’est aussi parce que leur culture est partie prenante de la culture algérienne et qu’elle a su résister aux invasions romaines, arabes et françaises. Et même si certains jeunes Kabyles sont tentés par des idées indépendantistes, la Kabylie s’est toujours voulue pleinement algérienne, ce qui est la suite logique des choses tant cette région a participé à la construction de ce beau pays. Pour autant, aujourd’hui la Kabylie voit de vieux démons se rapprocher dangereusement de son cœur. Les années 1990-2000 ne sont pas si lointaines et il faut croire que les leçons soufflées par les réminiscences du passé ne suffisent pas à calmer un vent de haine de plus en plus alarmant.


Paysage kabyle (Mondafrique)


  Alors que le 8 septembre dernier des centaines de Kabyles se sont rassemblés à Paris pour “condamner les violations graves des droits humains perpétrés contre la Kabylie et le peuple kabyle” mais également “soutenir le droit du peuple kabyle à un référendum sur l’autodétermination de la Kabylie”, on ne peut ignorer que la tension monte outre-Méditerranée. Des milices anti-kabyles d’un côté (cf plus haut), des mouvements indépendantistes de l’autre, on assiste aux prémices d’un véritable déchirement en Algérie. Un déchirement qui pourrait bien être la conséquence de plusieurs exactions commises par le pouvoir en place. De plus en plus d’églises protestantes sont fermées en Kabylie (près d’une dizaine depuis le début de l’année). Depuis juin le drapeau berbère est interdit dans les défilés. Les militants indépendantistes kabyles sont opprimés, emprisonnés et harcelés juridiquement. Des tensions qui rappellent les prémices du printemps sanglant de 2001 durant lequel, suite à la mort d’un lycéen kabyle dans une gendarmerie de Beni Douala, des émeutes avaient éclaté et avaient été violemment réprimandées, faisant plusieurs centaines de morts. Un printemps sanglant qui avait été précédé par le conflit opposant le gouvernement et les islamistes entre 1991 et 1999 et qui avait coûté la vie à plus de 100 000 personnes.


Défilé en hommage aux victimes du Printemps Noir (La Dépêche de Kabylie)


  Aujourd’hui encore le gouvernement algérien doit faire face à une forme de conflit. La jeunesse algérienne s’insurge contre un pouvoir contesté et contestable qui fige le pays depuis plusieurs années. Les manifestants Algériens veulent en finir avec le régime militaire et réclament le départ des généraux et anciens fidèles de Bouteflika qui dirigent le pays. Si ces manifestations sont pacifiques et sans débordements, le gouvernement chahuté tenterait de provoquer quelques étincelles. Et la Kabylie serait le parfait bouc-émissaire. En faisant monter la pression sur la Kabylie, le gouvernement tenterait de détourner l’attention et la colère des manifestants. Cette stratégie viserait tout simplement à préserver le gouvernement, aujourd’hui mené par le général Ahmed Gaïd Salah, qui espère ainsi pouvoir mener les présidentielles à leur terme alors que les manifestants ne souhaitent pas entendre parler d’élections. Si pour l’instant les manifestants déclarent que "Arabes et Kabyles sont frères” et que “Gaïd Salah est avec les traîtres", les mouvements anti-kabyles qui se développent comme celui qui serait mené par Lakdar Ben Koula témoignent de la grande instabilité dans laquelle est plongé le pays. Prudence est donc de mise dans un pays qui pourrait faire sa mue mais où de vieux spectres refont doucement surface...


Elouan Pacault

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