La fin d'une certaine idée de l'Inde ?


09 Sep
09Sep


Narendra Modi sonne-t-il le glas du sécularisme indien ? La mise en place d’une citoyenneté indienne ethnique, car fondée exclusivement sur la religion hindoue, prend aujourd’hui une forme très concrète au Cachemire et dans l’Etat de l’Assam.

 

La reprise en main du Cachemire


Le 5 août dernier, le premier ministre indien Narendra Modi mettait à exécution l'une de ses promesses de campagne de mai, en abolissant le statut d'autonomie relative dont jouissait depuis 1947 le Jammu-et-Cachemire. En effet, lors de l’indépendance de 1947 et le départ des Anglais, Nehru avait offert à Hari Singh, maharadjah alors en charge du Jammu-et-Cachemire, l’article 370 de la constitution indienne, en échange de l’allégeance de celui-ci à l’Inde. Cet article assurait jusqu’ici à l’Etat une certaine autonomie : une constitution, un drapeau et des lois propres à ce territoire.


Si cette décision est approuvée par la Cour suprême indienne, cet immense Etat du Nord de l’Inde, au cœur de l’Himalaya, et seule région indienne à majorité musulmane (80%), sera amputé de sa partie orientale. Surtout, il ne sera plus considéré comme un Etat de l’Union indienne mais comme un territoire de l’Union, et sera de fait gouverné plus étroitement par New Dehli. Également, l’acquisition de terres et de biens immobiliers ou l’accès à des postes importants dans la fonction publique ne seraient plus réservés à des Cachemiris. Ceux-ci redoutent alors d’être dépossédés de leurs terres et de leurs droits, et d’être ainsi relégués au rang de citoyens de seconde zone. Les conséquences de cette réforme sont donc sans précédent : pour les Cachemiris d’abord, mais également pour le fédéralisme indien, qui semble s’étioler.  


Pour Narendra Modi et son parti nationaliste, le BJP (Bharatiya Janata Party, Parti du peuple indien), ce décret présidentiel, qualifié d’« historique », vise à promouvoir la paix et le développement dans une vallée en proie à des mouvements séparatistes violents depuis 1989, et qui a été au cœur de deux guerres indo-pakistanaises depuis 1947. L’uniformisation des Etats fédérés mais surtout la lutte antiterroriste sont des arguments fréquemment invoqués, puisque le Pakistan est souvent accusé par Delhi d’envoyer dans l’Etat indien des militants cachemiris pour déstabiliser la zone, zone particulièrement stratégique pour l’Inde en raison de ses ressources agricoles, touristiques et hydriques.


Les nationalistes hindous ont toujours ressenti l’autonomie particulière octroyée au Cachemire comme une perpétuelle frustration et une aberration, qui met constamment en péril l’unité de la nation hindoue. Ainsi, si cette révocation n’est pas une réelle surprise, c’est plutôt sa mise en application extrêmement violente qui l’est. Dans une région où il existait déjà 600 000 militaires pour 12 millions d’habitants, le 5 août a été marqué par une interruption sans précédent des voies de communication et des routes, des arrestations de dirigeants locaux, l’instauration d’un couvre-feu ainsi que l’évacuation des touristes et des journalistes.

 

La situation dans l’Etat de l’Assam


Et la situation ne cesse de s’envenimer pour les musulmans indiens, qui représentent 14% de la population indienne. Trois semaines après la révocation de l’autonomie du Cachemire, c’est dans l’Etat de l’Assam que la politique nationaliste du BJP a de nouveau frappé. La Cour suprême indienne a en effet publié samedi 31 août un nouveau registre de citoyenneté (National Register of citizens) pour cet Etat du Nord-Est de l’Inde, frontalier du Bangladesh, pays à 90% musulman. Le recensement massif d’une population de 33 millions d’habitants a provoqué le retrait de la nationalité indienne à 2 millions de musulmans. Ainsi, ces derniers se voient aujourd’hui apatrides et considérés comme des étrangers illégaux, car ils n’ont pas, selon le registre, justifié que leur famille s’était installée en Assam avant le 24 mars 1971, date de l’indépendance du Bangladesh. Les centres de détention pour migrants illégaux étant dans l’incapacité d’accueillir deux millions de personnes, ces apatrides, majoritairement pauvres, sont donc condamnés à rester en Assam, mais sans aucun droit ; certaines familles se retrouvent même déchirées. Le BJP au pouvoir justifie ce recensement, « fondé sur des méthodes scientifiques », par sa volonté de lutter contre l’immigration illégale de musulmans bangladais en Inde et ses représentants se disent même déçus de l’issue de ce recensement, car ils espéraient voir plus de personnes exclues du registre.


Si Narendra Modi n’est pas directement à l’origine de ce recensement, déjà décidé en 1985, c’est bien son parti qui veille à la mise en œuvre de l’opération sur place. Une fois encore, cette situation illustre la volonté de redéfinition de la nationalité indienne par les nationalistes. Plus inquiétant encore, selon le premier ministre indien, cette opération de recensement pourrait être réitérée dans d’autres états indiens, notamment le Nagaland.


Les motivations sous-jacentes du gouvernement 


Les intentions de Narendra Modi et du BJP sont connues de tous : faire de l’Inde une nation exclusivement hindoue, mettre au pas les non-hindous et délaisser le sécularisme inscrit dans la Constitution depuis 1947. En avril 2019, lors d’une la campagne pour les législatives, le président du BJP, Amit Shah, avait notamment juré « d’éliminer tous les infiltrés du pays ». Surtout, la fin du statut d’autonomie octroyé au Cachemire marque un véritable tournant dans la politique indienne, la plus grande démocratie du monde s’éloignant ainsi de sa vocation initiale de nation plurielle et multi-ethnique. Jawaharlal Nehru et les pères fondateurs de l’Inde accordaient notamment beaucoup d’importance à cette région majoritairement musulmane, qu’ils avouaient fièrement être le symbole d’un pays multiculturel et séculaire.

Pour certains spécialistes, comme Christophe Jaffrelot, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri), ces décisions ont aussi pour but de ressouder l’électorat nationaliste autour du BJP, alors que la conjoncture économique et sociale semble mauvaise. Selon les statistiques officielles, entre avril et juin 2019, le PIB de l’Inde a décéléré de 5% par rapport à la même période en 2018, atteignant ainsi son plus bas niveau en cinq ans. Une consommation atone, des investissements en berne et une crise des liquidités brideraient en effet la croissance de la troisième plus grande économie asiatique. Le thème de la nation indienne serait ainsi invoqué pour détourner l’attention de la population et la remobiliser, surtout vis-à-vis du Pakistan.


Une communauté internationale qui reste discrète


Le gouvernement indien affirme que la situation est « normale » et « calme » au Cachemire, et la communauté internationale demeure relativement silencieuse. Seul le Pakistan a lui sans surprise réagi violemment, ayant expulsé, mercredi 7 août, l’ambassadeur indien à Islamabad, et ayant suspendu tout échange commercial avec l’Inde. L’Organisation des Nations unies (ONU) a en outre critiqué des « restrictions disproportionnées » des libertés au Cachemire. Le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, s’est aussi alarmé de l’inquiétante situation dans l’Etat de l’Assam dans un communiqué : « Tout processus qui laisserait un grand nombre de personnes sans nationalité porterait grandement atteinte aux efforts menés dans le monde pour réduire le nombre d’apatrides ».



Mais au G7, le sujet du Cachemire n’a été que très peu abordé. Si Emmanuel Macron a rencontré Narendra Modi en amont du sommet de Biarritz, ce n’est que pour affirmer que la France demeure « attentive à ce que les intérêts et les droits des populations civiles soient dûment pris en compte » dans un pays très stratégique et économiquement indispensable, surtout dans le secteur de la défense, pour l’Hexagone. Donald Trump a également manifesté tout son soutien à New Delhi lors d’une rencontre entre les deux dirigeants en marge du G7, le Président américain affirmant qu’il ne s’impliquerait pas dans la crise au Cachemire, la situation étant « sous contrôle ». Les nationalistes hindous sont donc libres, petit à petit, de remodeler la nation indienne à leur image, et annoncent ainsi la fin d’une certaine idée de l’Inde...


Alix Khaitrine

Commentaires
* L'e-mail ne sera pas publié sur le site web.