La France, le Sahel : amour, désamour - Episode 1/3 : Le cadre


08 Mar
08Mar


Cet article avait pour ambition d’offrir un aperçu de la relation militaire entre la France et les pays du Sahel dans le temps long, autrement dit depuis les indépendances. Finalement nous nous contenterons d’exposer ici la relation entre la France et le Sahel, et plus particulièrement la relation franco-malienne, depuis le début des années 2010 ; mais soyez en sûr, il en est mieux ainsi ! Le problème sahélien ne se traite pas aussi facilement qu’il veut bien laisser le croire ; mélangeant conflits ethniques, terrorisme, histoire coloniale, il relève d’une complexité insoupçonnée. Ces propos d’Anatole France suffiront à assouvir votre soif, j’en suis certain : « En histoire il faut se résoudre à beaucoup ignorer ». 


Le premier épisode de cette série permet de poser le cadre ; cadre indispensable pour comprendre la situation actuelle.  


Figure 1- Les Touaregs au Mali, élément essentiel pour comprendre la situation actuelle - source photo : RTS


Point sur la doctrine d’intervention militaire française  


Au sortir de la seconde guerre mondiale c’est un nouveau chapitre qui s’ouvre pour la France. Pourtant la IVe République flambant neuve reste paradoxalement bloquée dans la logique coloniale des années 20-30. Elle en fera néanmoins les frais et se retrouve rapidement (surtout à partir de 1954) débordée par les revendications au sein d’un certain nombre de ces colonies ; revendications qui en Algérie déboucheront sur la guerre de libération faute de réponse politique significative. La IVe République en crise, le général De Gaulle est rappelé au pouvoir en 1958. Lui et son entourage restent néanmoins partagés sur la stratégie à adopter vis-à-vis des colonies : faut-il continuer sur la voie de la fermeté ou effectuer un retournement complet de la stratégie ? De Gaulle tranchera finalement en faveur de la rupture : abandonnons les colonies et allons chercher une relation fondée sur la confiance réciproque et la coopération. 


La France hérite aujourd’hui de cette politique de coopération mise en place après les indépendances des territoires français au Sahel dans les années 60, notamment dans le domaine de la défense. Cette politique de coopération dans le domaine de la défense a été continue depuis les indépendances avec des présences et interventions régulières de l’armée française dans les pays du Sahel.i Il est intéressant de noter que cette continuité est également assurée sous les mandats des deux présidents socialistes de la Ve République, Mitterrand et Hollande, qui avaient tous deux pourtant pris de la distance avec la tradition interventionniste de la France en Afrique (ou dans tous les cas l’avaient limité aux menaces extérieures et non intérieures). On peut même probablement affirmer que c’est sous Hollande que le « rôle de protecteur » de la France en Afrique et sa crédibilité sont au plus haut.


La doctrine militaire française a évolué dans le temps long, l’interventionnisme n’est plus aussi volontaire au XXIe siècle qu’il ne l’était au XXe et ce quel que soit le bord politique au pouvoir. Pour illustrer ces propos, comparons la situation sous les deux présidents socialistes.ii A l’arrivée au pouvoir de Mitterrand, la situation est particulièrement explosive entre la Libye de Kadhafi et le Tchad de Goukouni au sujet de la bande d’Aozou (territoire frontalier entre les deux pays). Elle est d’autant plus complexe à gérer que le gouvernement Goukouni au pouvoir est en pleine guerre civile avec les forces des armées du nord de Hissène Habré. Si dans un premier temps Mitterrand opte pour la médiation, le renversement du gouvernement au Tchadiii par Hissène Habré précipite le franchissement de la frontière par les forces libyennes, dont l’objectif est désormais la capitale N'Djaména. Sous la pression internationale, la France lancera en août 1983 l’opération Manta qui sera la plus grande opération française extérieure depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962. Si l’intervention est justifiée par Mitterrand comme une solution de « dernier recours », elle est bien différente de l’opération Serval (que nous détaillerons ci-dessous) dans la mesure où elle n’est pas offensive mais préventive, puisqu’elle vise à dissuader le colonel Kadhafi de progresser vers le sud du Tchad. La doctrine d’intervention est donc passée successivement de l’ingérence, aux interventions préventives (en « dernier recours » ou non), puis aux interventions offensives, qui ne se limitent qu’aux cas extrêmes de pays où les conflits sont ouverts, généralisés et souvent régionaux. 


L’intervention française récente au Sahel est donc à replacer dans ce contexte. Si le Mali était tout en haut de la pile des dossiers brûlant sur le bureau du Président à son arrivée à l’Elysée, c’est bien que la situation était urgente, que le pays était en proie à la décomposition et que toutes les autres tentatives notamment diplomatiques avaient échouées à calmer le jeu… C’est sur ce fond bien particulier que l’intervention française est apparue crédible et nécessaire y compris aux yeux des pays africains et sahéliens. Or c’est bien cette même crédibilité et légitimité qui est remise en question aujourd’hui et qui tend à poser problème sur la stratégie à adopter à moyen terme… 

                                                                                                                                 

            

Opération Sangaris

        

            

2013-2016

        

            

Opération conduite en République centrafricaine, 7eme intervention française dans ce pays suite à la faillite de l’état et au risque génocide.

        

            

Opération Serval

        

            

2013-2014

        

            

Opération qui vise à soutenir les troupes maliennes en cherchant à repousser les offensives des groupes armés islamistes stationnés au nord du pays et qui se dirigent vers la capitale Bamako.

        

            

Coups de Sabre

        

            

2010-            

        

            

Opération du commandement des opérations spéciales au Sahel et au Sahara. Sabre est aujourd’hui une composante de l’opération Barkhane.

        

            

Opération Licorne

        

            

2002-2015

        

            

Participation des forces armées françaises, sous commandement militaire français au maintien de la paix en Côte d’Ivoire

        

            

Opération Epervier

        

            

1986-2014

        

            

Opération qui succède à l’opération Manta lancée par Mitterrand en 1983. L’opération Epervier vient appuyer les forces armées tchadiennes. Elle intègre l’opération Barkhane en 2014.            

        

            

Opération Manta

        

            

1983-1984

        

            

Opération déclenchée en 1983 pour venir en appui des troupes gouvernementales tchadiennes et contrer l’avancée des troupes libyennes de Kadhafi

        

Figure 2 – Liste non-exhaustives de quelques opérations majeures et / ou récentes précédent l'opération Barkhane au Sahel


Le Mali, maillon faible insoupçonné de la région


Erigé en exemple de démocratie et de développement depuis le milieu des années 90 et jusqu’aux années 2010, le Mali s’est avéré être contrairement à ce qu’il pouvait laisser paraître le maillon faible du Sahel. La situation actuelle est le fruit de difficultés structurelles révélées au grand jour par la conjoncture bien particulière de 2012. De fait, l’Etat malien est depuis le début structurellement défaillant puisqu’il est le mélange de trois ingrédients explosifs : héritage colonial non recouvert, conflits ethniques et tensions religieuses ; trois éléments qui déchirent le pays depuis le début de sa courte vie. Bien évidemment, il en découle un état peu solide qui peine à s’imposer sur son propre territoire. Il suffit alors d’une menace un tant soit peu significative pour mettre à mal cet état et révéler son incapacité d’agir ; c’est exactement ce qu’il s’est produit en 2012…


Avant d’aller plus loin, il convient de mettre la lumière sur les conflits ethniques au Mali, et plus particulièrement sur le peuple Touareg qui joue un rôle important dans la déstabilisation du pays en 2012. Les Touaregs, hommes bleus et seigneurs du désertiv, sont un peuple berbère sahélien d’un à trois millions de personnes (selon les estimations tout autant différentes les unes que les autres) et vivant pour 85% d’entre eux sur le territoire malien. Mais la particularité des Touaregs c’est leur conservation d’un mode de vie nomade, mode de vie incompatible par principe avec l’état nation conditionné par la sédentarité. Dès la colonisation, l’opposition a été frontale et les peuples Touareg ont systématiquement freiné les avancées des colons au XIXe siècle et qui sont à l’origine de plusieurs insurrections au début du XXe siècle. Depuis la situation n’a pas réellement changée et aux colons se sont substitués les cinq états-nations (Burkina-Faso, Mali, Algérie, Niger et Libye) sur lesquels se sont retrouvés les Touaregs. Au Mali, comme ailleurs, les Touaregs se retrouvent en minorité et subissent les discriminations et repressions des ethnies au pouvoir. La rébellion touarègue de 1962 est durement réprimée en 1964 par le pouvoir du nouvel Etat Malien, et sera l’évènement fondateur d’une éternelle scission entre l’état Malien et le peuple Touareg. Depuis quatre autre grandes rebellions ont eu lieu (1990-1996, 2006, 2007-2009), la dernière en datant justement de 2012.


Figure 3 – Peuplement Touareg au Sahel, revendications et rebéllion en 2012 ; source : Larousse


Enfin, un dernier élément indispensable pour bien saisir la situation et les forces en présence : le développement du djihadisme dans la région. Le djihadisme au sahel est représenté à l’époque essentiellement par trois groupes : Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) né en 2007 de l’allégeance d’autre groupes terroristes, MUJAO née au Mali en 2011 et Ansar Dine formé en 2012 au nord du Mali. Jusqu’en 2010 au moins, le Mali est relativement épargné par les agissements de ces groupes qui sont présents essentiellement au Tchad et dans les déserts environnants. Il n’en reste pas moins que le Mali essentiellement musulman, reste une des cibles pour ces groupes qui entendent bien imposer une conception salafiste de l’Islam, se traduisant notamment par une application rigoureuse de la Charia, dans tout le Sahel. 


La guerre déclenchée en 2012 est ainsi à la fois conjoncturelle, mais tout autant structurelle puisqu’elle est le résultat de la faillite d’un état fondamentalement défaillant. Le 17 janvier 2012, les rebelles Touaregs regroupés au sein du Mouvement National de Libération de l’Azawadv (MNLA) déclenchent avec l’aide d’Ansar Dine puis d’AQMI et MUJAO la cinquième rébellion touarègue contre l’état malien. Pendant deux mois, les assaillants progressent à vitesse constante dans le nord-est du Mali, attaquant et pillant villes et garnisons, tandis que l’armée nationale n’arrive pas à faire face. Le 21 mars, la situation devient encore plus confuse lorsque le pouvoir en place est renversé par un coup d’état d’une poignée de militaire de l’armée malienne. Les militaires en question fustigent l’incompétence de l’état face à la situation, annoncent la dissolution des institutions républicaines et la mise en place d’un Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’État (CNRDR). La communauté internationale dénoncera de vive voix le putch et appellera en vain au rétablissement des institutions démocratiques et républicaines. Un contre-coup d’état par une autre partie de l’armée sera tenté le 30 avril 2012 et si elle se soldera par un échec, elle témoigne de l’absence d’un quelconque pouvoir légitime dans le pays. 


Par la résolution 2056 du 5 juillet 2012, le conseil de sécurité des Nations-Unies condamne la prise par la force du pouvoir et demande un rétablissement immédiat des organes républicains et démocratiques. Dans les faits, l’attitude du conseil se caractérise à l’été 2012 par l’attentisme, face au délitement de tout un pays… 



Matéo Garbe




i Outre les     forces déployées dans le cadre de missions spécifiques, de l’UE ou de l’ONU ; la France dispose au Sahel de forces de     présence au nombre de 350 au Sénégal et 900 en Côte d’Ivoire     selon le Ministère des Armées en août 2019.    

ii    Cette comparaison a été réalisée par Aymeric Durez dans son     article intitulé De manta à serval : deux présidents     socialistes face au « précarré » africain publié aux     éditions PUF et disponible sur Cairn.info    

iii    A cette époque le gouvernement avait déjà changé et était     devenu un gouvernement d’union nationale.     

iv    L’ouvrage d’Henri Duveyrier Les Touareg du Nord est à     l’origine du développement de tout un imaginaire en occident où     le Touareg est cet « homme bleu », « seigneur du     désert », épris de liberté et de mystère.

v    L’Azawad correspond à toute la partie nord du Mali ; cf.carte.    

   


   

   


   

   


   

   


   

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