La Turquie d’Erdogan : entre ambitions et ambiguïtés


07 Mar
07Mar

“Tout Homme réellement libre a un pied dans le camp adverse” ce principe énoncé par Louis Pauwels semble bien compris de Recep Tayyip Erdogan. Pourtant alliée historique de l’Occident et membre de l’Otan, la Turquie s’est rapprochée de Moscou et Pékin, et n’hésite pas à se ranger tantôt du côté de ceux-ci, tantôt du côté de ceux-là, en fonction de ses intérêts propres.

Ankara ne veut en effet plus se contenter d’un rôle de supplétif du camp Occidental et ambitionne de mener une stratégie géopolitique autonome. L’enjeu est de taille : atteindre le statut de puissance de premier plan et s’affirmer en tant que leader du Moyen Orient face à l’Iran et l’Arabie Saoudite, voire même du monde sunnite. De la puissance militaire et économique à l’influence culturelle, les fondamentaux turcs sont-ils à la hauteur de son appétit ?

 

Une politique militaire unilatérale 

Bien que membre historique de l’OTAN et hébergeant la bombe étasunienne sur son sol, Ankara ne semble pas vouloir s'enkyster dans une quelconque alliance et ne s’embarrasse pas de se rapprocher d’un camp ou d’un autre quant à l'acquisition d’armements, ou sur les théâtres d'opérations.

En matière d'armements tout d’abord, la Turquie s’est récemment éloignée de ses partenaires occidentaux en faisant l’acquisition du système de défense aérienne russe S-400, faisant ainsi fi des menaces de sanctions américaines, matérialisées par une interruption des livraisons d’armements américains, notamment les chasseurs-bombardiers F-35, à destination de l’Anatolie.

Sur le terrain là encore, l'érosion de l’alliance entre turcs et occidentaux est claire. Alors que les États-Unis et leurs alliés soutiennent les forces armées kurdes face à Daesh, Ankara les considère comme une menace de premier plan pour ses affaires intérieures comme extérieures et les combat impitoyablement. Pour autant, Recep Tayyip Erdogan n’hésite pas à s’opposer également à Moscou lorsque ses intérêts le commandent, comme l’illustre le cas lybien.

La Turquie y est en effet un soutien actif de Fayez Al-Sarraj, chef du Gouvernement d’Union National (GNA) face au Général K. Haftar, armé et financé par les russes. Faisant ainsi primer la sauvegarde de ses intérêts sur les considérations morales et ses engagements vis-à-vis de l’OTAN, Ankara embrasse une forme de realpolitik s'inscrivant dans sa volonté d’autonomie.

Exporter le modèle turc, mais lequel ?

Toute puissance qui se veut autonome doit être en capacité d’imposer par son influence sa culture et son modèle au-delà de ses frontières. Encore faut-il avoir un modèle à exporter. Depuis son avènement, la puissance américaine promeut l’idéal de la démocratie libérale dans le monde. La Turquie, depuis le début du 20ème siècle, peine à s’imposer un modèle à elle-même. La période ottomane était claire : la Turquie avait un modèle à exporter et promouvoir, celui de l’islam sunnite. Recep Tayyip Erdogan, s’inscrit dans cette tradition, se rêve en leader du monde musulman, comme en témoigne la récente reconversion de Sainte Sophie en mosquée, ou l’aide apportée par des hôpitaux turcs aux blessés palestiniens. De plus, les séries turques, vitrines de l’ère des Sultans, ont un grand succès dans le monde arabe, avec plus de 85 millions de téléspectateurs réguliers. Toutefois, la promotion de l’universalisme musulman par l’AKP, parti d’Erdogan, s’oppose frontalement aux fondements même de la République turque. Érigée en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, la République est basée sur l'idéologie des Lumières, la laïcité et promeut l’idéal Républicain ainsi qu’une occidentalisation du pays. Bien que mise à mal par la politique d’Erdogan, l’idéologie kémaliste demeure prégnante chez les stambouliotes et plus généralement chez les urbains et l’élite intellectuelle du pays. A ces deux modèles irréconciliables, s’ajoute le modèle du panturquisme promu en leur temps par les Jeunes Turcs, consistant en l'union des peuples turcophones.

(Apparaissant en vert foncé dans la carte ci-jointe)

Sphère d’influence turque : persistance de l’idéal panturquiste

“ Une seule nation, deux États” c’est en ces termes qu’est souvent définie la relation entre Turquie et Azerbaïdjan par les dirigeants turcs. Le soutien d’Ankara à Aliyev dans le conflit du Nagorny-Karabakh - et aux Ouïghours - marque la persistance de l’idée panturquiste. Pays orientaux aspirant à l’idéal républicain, pays sunnites ou pays turcophones, Ankara peut revendiquer une sphère d’influence potentielle digne d’une grande puissance grâce à ses identités multiples. Toutefois, il semble mal aisé de promouvoir ailleurs ce que l’on ne se sait imposer chez soi. Mais plus que des guerres idéologiques intestines, le principal obstacle à la promotion d’un modèle turc semble venir de l'extérieur.

Une politique unilatérale synonyme de répercussions dans un contexte mondialisé

Sur l’année 2018, la lire turque a perdu plus de 40% de sa valeur du fait des sanctions économiques imposées par les États-Unis suite aux tensions diplomatiques. S’opposer à une superpuissance dans un monde en économie ouverte est bien souvent synonyme d’asphyxie. Ainsi, Recep Tayyip Erdogan ne s’est que timidement opposé à Pékin quant aux Ouïghours, pourtant peuple turcophone et musulman, et a même consenti à un accord d'extradition de ces derniers vers la Chine. Ankara ne peut en effet se permettre de perdre son troisième partenaire économique, dont les investissements infrastructurels en Anatolie sont nombreux.

Carte de l’IFRI, Relations Turquie-Chine, ambitions et limites de la coopération économique

En proie à de potentielles sanctions, la Turquie se voit donc ici contrainte de mettre de côté son ambition de leader et protecteur du monde turcophone et sunnite face à la Chine. Ainsi, il apparaît clairement que la Turquie n’a pas (encore) l’économie de ses ambitions.

“ On ne sort de l'ambiguïté qu’à son détriment ” - Cardinal de Retz

Entre Europe et Asie, OTAN et puissances orientales, tradition laïque kémaliste et héritage ottoman, ambitions diplomatiques et prospérité économique, la Turquie, puissance moyenne se voulant grande, est le théâtre d’une multitude de paradoxes fruits de son histoire. Si cette identité pleine d'ambiguïtés fait sa richesse, elle implique néanmoins une recherche constante d’un équilibre précaire, risquant de compromettre une autonomie encore relative.  

Andrea Brugiafreddo

Sources : 

- Philippe Rekacewicz, “ La Turquie à l'assaut du monde”, 2013 

- IFRI, “Relations Turquie-Chine, ambitions et limites de la coopérations économiques", Octobre 2020 

- André Larané, “ Hérodote : Moustafa Kémal, Le Père des Turcs “ 2021 

- Quentin Soubranne, Tradingsat, “Chute historique de la livre turque”, 2021 

- https://www.lepoint.fr/monde/lachee-par-les-etats-unis-la-turquie-sur-la-sellette-a-l-otan-02-12-2020-2403910_24.php

- https://www.ouest-france.fr/reflexion/point-de-vue/point-de-vue-turquie-occident-le-divorce-6494415

- https://information.tv5monde.com/info/libye-quels-sont-les-principaux-acteurs-du-conflit-340039 

- https://www.la-croix.com/Monde/conference-Berlin-questions-cles-conflit-Libye-2020-01-19-1301072653 

- https://www.atlantico.fr/article/decryptage/la-strategie-d-erdogan--entre-islamisme-neo-ottoman-et-panturquisme 

- https://www.herodote.net/29_octobre_1923-evenement-19231029.php 

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/24/turquie-erdogan-perd-istanbul-c-ur-de-son-pouvoir_5480713_3210.html

- https://www.la-croix.com/Monde/Turquie-Europeens-adoptent-sanctions-retardement-2020-12-11-1201129542 

- https://www.france24.com/fr/amériques/20201214-les-états-unis-sanctionnent-la-turquie-pour-l-achat-de-missiles-russes-s-400 

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/12/10/ilham-aliev-offre-a-recep-tayyip-erdogan-de-partager-son-triomphe_6062891_3210.html

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