Le conflit au Tigré : Quand la Grande Éthiopie se fracture


26 Feb
26Feb

Depuis le 4 novembre 2020, Abiy Ahmed a envoyé son armée à l'assaut du FLPT (Front de Libération du Peuple du Tigré) dans la région du Tigré. Le régionalisme et les velléités séparatistes semblent désormais être un des nouveaux virus de ce siècle. Force est de constater que lorsque le Tigré éternue, c’est toute la Corne de l’Afrique qui s’enrhume. En réalité, Abiy Ahmed, prix nobel de la paix, n’a pas eu d’autres alternatives que d’entamer un conflit intra-étatique et ce malgré son ultimatum lancé le 1er novembre. Deux acteurs s’opposent dans cette guerre : le gouvernement central et le FLPT.  Ce conflit ethnique et politique entraîne des migrations massives en direction du Soudan et a causé la mort de centaines d'Ethiopiens, dans des massacres d’une violence inouïe. Pourquoi un tel conflit est-il devenu inéluctable ? Est-ce une fois de plus le régionalisme qui agit comme une force déstabilisatrice ? Est-ce un conflit davantage ethnique que politique ? Quelles en sont les conséquences humanitaires ?

 

Source : Les Echos

Oscillant entre centralisation et décentralisation sur fond de problèmes ethniques...

Les problèmes ethniques demeurent la pierre angulaire de ce conflit. Depuis 1994, l’Ethiopie est divisée en 10 provinces et constitue ainsi un Etat fédéral.  Plus encore, c’est une mosaïque culturelle et religieuse, constituée de près de 80 ethnies. Parmi ces minorités, certaines sont historiquement plus influentes, c’est le cas notamment des Tigréens qui, entre 1995 et 2012, ont vu Meles Zenawi, un tigréen, à la tête du pays. Le GTE (gouvernement de transition de l'Ethiopie), emmené par Meles Zenawi, assure à partir de 1995 une transition politique vers une Ethiopie libérée de la dictature et donne naissance à la République fédérale démocratique d'Éthiopie.

 

Meles Zenawi

Source : Le Monde

A son décès en 2012, Meles Zenawi laisse un pays fragilisé par des divisions ethniques. Sa mort sonne le glas des privilèges des Tigréens. Cependant, ceci doit être nuancé. Le successeur de Meles Zenawi, Hailemariam Desalegn, n’était pas tigréen et faisait partie de l’ethnie Wolayta. Néanmoins, c'était un fervent défenseur des combats de Meles Zenawi. Il n’a pas effectué de rupture politique majeure avec Meles Zenawi et a continué les projets de l’ancien premier ministre en termes de plan de croissance et de transformation. Ce n’est qu’en 2018 que les choses évoluent avec l’arrivée d’Abiy Ahmed. Depuis, les tigréens se considèrent ignorés, méprisés. En effet, les Tigréens accusent Abiy Ahmed, nouveau président depuis 2018, de mettre les Tigréens à l’écart du pouvoir. En fait, le FLPT ne parvient plus à faire entendre les voix du peuple du Tigré, eux qui pendant si longtemps ont vu l’Ethiopie guidé par un de leur semblable. En réalité, le dessous de ces oppositions est également idéologique ; une opposition entre unitarisme et régionalisme.

 L'Ethiopie oscille entre maintenir son unité afin d’instaurer un “État d’inspiration jacobine” et constituer un État décentralisé.  C’est sans nul doute la vision de la Grande Éthiopie, chère à Abiy Ahmed, qui engendre ces contradictions. Force est de constater que l’Ethiopie s’est fondée sur une vision unifiée. En effet, c’est un processus de centralisation progressive qui a donné naissance à l’Ethiopie. C’est au cours des années 90 que s’opère un tournant majeur ; afin de faire face aux particularismes régionaux et sous la contrainte du sécessionnisme de l’Erythrée, l’Ethiopie s’oriente vers une nouvelle approche et adopte un régime politique ethno-fédéral. Depuis, l’Ethiopie ne s’est sans cesse retrouvée tiraillée entre  centralisation et décentralisation. Pour l’heure, Abiy Ahmed défend une vision unifiée de l’Ethiopie tandis que le Tigré souhaite continuer de renforcer son indépendance vis-à-vis du gouvernement central. C’est dans ce contexte de tensions ethniques, d'indépendantisme et de crise majeure que le conflit au Tigré s’inscrit.

Le Tigré : une région importante...

Le Tigré se trouve à l’extrême Nord du pays et jouxte l'Erythrée ainsi que le Soudan. L’Ethiopie étant un état fédéral, chacune des ses régions jouit d’une certaine autonomie. C’est pourquoi le Tigré possède son propre gouvernement et son propre système judiciaire. Actuellement, il est le théâtre d’un conflit qui dure depuis plus de trois mois entre le gouvernement éthiopien d’appartenance oromos, et les autorités tigréennes dissidentes de la région: le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) qui peuvent mobiliser jusqu’à 250 000 combattants. Ce conflit a plongé la région dans la crise humanitaire et implique même les états voisins car l’ethnie majoritaire, les Tigréens, s'étend aussi en Erythrée.

En plein cœur de la corne de l’Afrique, cette région est stratégique de par son positionnement de carrefour, mais aussi de par son histoire autour du vivre ensemble, dans un pays où les diversités ethniques façonnent les régions fédérales. Par conséquent, la stabilité de cette région n’est pas qu’une affaire éthiopienne, mais bien régionale, voire même internationale si l’on considère l’aide humanitaire qui peine à accéder à cette région minée par le conflit et où il règne actuellement une ambiance apocalyptique.

Les étapes du conflit actuel et les massacres perpétrés

Les relations entre le pouvoir central et le Tigré ont commencé à se dégrader en 2018, soit après l'élection d’Abiy Ahmed au poste de premier ministre. Désirant intégrer les différentes ethnies de l’Ethiopie au sein des instances dirigeantes, il a provoqué le mécontentement des Tigréens qui estiment ne pas avoir assez de poids dans celles-ci. Ils ont toujours joui d’une grande influence malgré leur poids relatif (6% de la population totale de l’Ethiopie) et considèrent ne pas avoir la part de pouvoir qui leur revient.

A partir du mois d’août 2020 lorsque le gouvernement central décide de reporter les élections législatives à cause de la crise sanitaire, le Front de libération du peuple du Tigré, qui s’est placé dans l’opposition, bascule alors progressivement vers le séparatisme. La capitale, Addis-Abeba, choisit alors de couper les fonds fédéraux alloués à la région en guise de représailles. Mais le FLPT réagit par l’intermédiaire de sa branche armée, et pille une caserne de l’armée éthiopienne dans la capitale du Tigré, Mekele. Dès lors, le pouvoir central bombarde les territoires adverses et ne reconnaît plus les autorités régionales du Tigré comme compétentes et légitimes. 

Le 21 novembre, le pouvoir central demande aux adversaires de poser les armes et de quitter la ville de Mekele étant donné qu’ils sont encerclés par l’armée loyaliste. Les 500.000 habitants de la capitale régionale sont aussi appelés à quitter le territoire afin d’éviter une répression qui sera “sans pitié”. Le 26 novembre, Abiy Ahmed lance ce qu’il qualifie "d'offensive finale” contre la “clique criminelle”. Et le 28 novembre, il affirme que la ville de Mekele n’est plus aux mains du FLPT, qui n’entend pas s’arrêter là pour autant.

Depuis cette date, le FLPT fait régner la terreur dans la région et les batailles font rage à huis clos sur un territoire de plus en plus coupé du monde et où l’aide humanitaire peine à accéder. Elle est pourtant indispensable aux 2,5 à 3 millions (sur 6 millions d’habitants) qui souffrent de la famine, rappelant des périodes sombres de l’histoire éthiopienne.

Le massacre de Mai Kadra 

Source : Le Monde


Les résonances régionales et mondiales du conflit

Le conflit n’est pas seulement “intérieur” comme l’affirme Abiy Ahmed. Ce dernier a déjà des résonances au Soudan où des milliers d’Ethiopiens ont fui les conflits. L’ONU constate, chaque jour, des arrivées massives de réfugiés et peine à installer des logements de fortune pour tous. La situation est dramatique.

 Plus encore, le Tigré a mauvaise presse en Erythrée et ce pour des raisons historiques. De la sorte, des débordements aux frontières pourraient changer l’échelle du conflit. De plus, la déstabilisation de l’Ethiopie, oblige cette dernière à recentrer ses forces pour assurer la paix au sein de son pays. Abiy Ahmed a notamment retiré 600 soldats de la Somalie. En effet, l’Ethiopie lutte contre le mouvement Al-Shabaab en Somalie et ce retrait pourrait engendrer un renforcement de ce mouvement terroriste et, de ce fait, accentuer les tensions dans la corne de l’Afrique. 

Les secousses de ce conflit risquent de ne pas se limiter à la corne de l’Afrique. Si le conflit s’enlise, ce que souhaite d’ailleurs Debretsion Gebremichael, chef du TPLF, la Chine a raison de s’en inquiéter ; l’Ethiopie constituant la porte d’accès aux nouvelles routes de la soie chinoise. Debretsion Gebremichael mise sur les pressions internationales pour obtenir gain de cause et gagner face au gouvernement fédéral. 

Source : Wikipédia

Sur le plan militaire, l’ONU s’inquiète également des conséquences du retrait des soldats Éthiopiens parmi les casques bleus. L’armée éthiopienne est l’une des plus efficaces d’Afrique.

 Enfin, l’Afrique est le parangon de la mondialisation grise et des polycrises. L’histoire nous a montré les destabilisations majeures qu’entrainent des conflits intraétatiques : straddling (enchevêtrement des causes de conflits), corruption, terrorisme...


Conclusion 

Les conflits ethniques et politiques gangrènent une nouvelle fois un pays africain. Dans une zone belligène marquée par des conflits de basse intensité multiples, l’Ethiopie faisait figure d’exception. Aujourd’hui, elle intègre comme ses voisins, le clan des pays déstabilisateurs. Sur la scène internationale, l’image de l’Ethiopie se trouve dégradée par ce conflit violent. Rien de plus embarrassant pour la communauté internationale que de voir le prix Nobel de la paix se convertir en un chef de guerre déterminé. Néanmoins, était-ce le prix à payer pour maintenir la Grande Éthiopie ?  


Armand Hintzy

Guillaume Thouvenot


Source : 

https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/le-monde-dans-tous-ses-%C3%A9tats/20201207-%C3%A9thiopie-la-poudri%C3%A8re-du-tigr%C3%A9


https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/ethiopie-le-conflit-au-tigre-en-six-questions-1269520


https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Tigr%C3%A9#:~:text=La%20guerre%20du%20Tigr%C3%A9%20est,du%20Premier%20ministre%20Abiy%20Ahmed.

 
https://www.jeuneafrique.com/1077470/politique/infographie-conflit-dans-le-tigre-la-poudriere-ethiopienne/


https://www.bbc.com/afrique/region-54944132
https://www.iris-france.org/152394-conflit-en-ethiopie-un-risque-dembrasement-pour-toute-la-corne-de-lafrique/

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