Manifestations contre la candidature de Bouteflika, un tournant pour l’Algérie ?


06 Mar
06Mar

Manifestations contre la candidature de Bouteflika, un tournant pour l’Algérie ? 


« Algérie libre et démocratique » ou encore « Bouteflika dégage », tels sont les slogans que l’on retrouve dans les cortèges qui se multiplient dernièrement dans les rues des villes algériennes. Le 10 février 2019 dernier, l’actuel président algérien Abdelaziz Bouteflika annonçait sa candidature, pour la cinquième fois consécutive, à l’élection présidentielle prévue en avril. Depuis, les manifestations n’ont cessé de prendre de l’ampleur, en Algérie, mais également à l’étranger, et notamment en France.

Si aucun de ces rassemblements n’a été violent, tous ses participants y ont protesté d’une même voix contre une potentielle réélection de Bouteflika, au pouvoir depuis 1999. Retour sur cette contestation inédite.


Une mobilisation de plus en plus conséquente 



L’Algérie a souvent été considérée comme un pays « épargné » par les Printemps Arabes. Cependant, la cinquième candidature d’Abdelaziz Bouteflika semble aujourd’hui être la candidature « de trop » et a été à l’origine d’un mouvement inattendu, dans un pays qu’on pensait naïvement comme endormi jusqu’ici. Les premiers rassemblements ont eu lieu le 16 février, soit une semaine après l’annonce de la candidature de Bouteflika aux prochaines élections présidentielles, puis se sont réitérés le vendredi 22, jour férié en Algérie. Le 24 février était aussi marqué par une importante manifestation à Alger, malgré l’interdiction de manifester dans la capitale depuis 2001. Plusieurs autres villes algériennes, Annaba, Oran, Sétif ou Bejaïa, voyaient également se mobiliser plusieurs centaines de personnes. Même des villes au Sahara, à l’instar d’Ouargla, ont été concernées par cette révolte grandissante, alors que le Sud du pays est dit traditionnellement acquis au parti du FLN (Front de libération nationale), parti du président Bouteflika. Une foule de dizaines de milliers de manifestants se réunissait enfin le 1er mars à Alger, pour le deuxième vendredi consécutif.

Ces manifestations sont ainsi inédites par l’ampleur qu’elles prennent, mais également par le rôle important que les réseaux sociaux ont eu dans leur déclenchement. En effet, plusieurs Youtubeurs ont appelé au boycott des élections dans leurs vidéos et des revendications ont également pris forme sur Facebook et Twitter, dans un pays où la télévision et la radio sont fortement censurées.

La mobilisation gagne aussi en intensité grâce à la diaspora algérienne qui relaie les revendications du peuple algérien à l’étranger. Ce week-end, des manifestations ont notamment eu lieu en France, à Paris place de la République, à Toulouse ou Marseille, où les participants ont tous exprimé le même refus d’un cinquième mandat de Bouteflika et le rejet du système politique actuel.

 

Une révolte des jeunes contre un système politique sclérosé

Ce sont surtout les jeunes qui se mobilisent pour ce mouvement inédit et qui souhaitent enfin exprimer l’exaspération sociale de la société algérienne. En effet, ceux-ci se sentent particulièrement concernés par la situation actuelle : 40% de la population algérienne a aujourd’hui moins de 25 ans et n’a connu depuis son enfance qu’Abdelaziz Bouteflika, qui vient lui de fêter ses 82 ans, exacerbant ainsi le sentiment d’humiliation collective. De nombreux Algériens refusent aujourd’hui d’avoir à leur tête un président diminué, ayant souffert d’un AVC en 2013 et n’ayant fait que de rares apparitions publiques depuis. Le président s’exprime alors souvent par l’intermédiaire de son frère Saïd, mettant ainsi en exergue les cercles de pouvoir puissants et opaques opérant autour d’Abdelaziz Bouteflika : sa famille, une partie de l’armée aidée des services de renseignement, des représentants de régions ou d’importants hommes d’affaires qui s’enrichissent grâce au régime et à la manne pétrolière… La corruption, la monopolisation du pouvoir, le manque de médiation entre société et Etat ou l’absence d’expression démocratique font ainsi partie des maux principaux dénoncés par les manifestations récentes. L’érosion récente de la participation aux élections témoigne du rejet de ce système politique (seulement 12% de participation aux dernières élections législatives de 2017) et pose ainsi la question de la légitimité de Bouteflika. En effet, si, d’après la Constitution de 1996, le président doit être élu au suffrage universel direct pour 5 ans, « l’élection est toujours généralement jouée d’avance » affirme le politologue Antoine Basbous.

Surtout, si les manifestations relèvent d’un caractère réellement inédit, c’est parce que les Algériens subissent encore les séquelles de l’extrême violence ressentie lors de la guerre civile algérienne, ayant opposé le gouvernement algérien à divers groupes islamistes de 1991 à 2002, et refusaient jusqu’ici toute déstabilisation. Dans son discours du 25 février, le Premier ministre Ahmed Ouyahia a notamment tenté d’apaiser les tensions en évoquant à nouveau le spectre de la guerre civile et du chaos. Cependant, la jeunesse algérienne, aujourd’hui dans l’impasse, semble prête à dépasser ce traumatisme de la « décennie noire ».


Une dimension économique sous-jacente à ces manifestations

L’état de santé inquiétant d’Abdelaziz Bouteflika, aujourd’hui hospitalisé en Suisse, ainsi qui le blocage politique du pays sont souvent invoqués pour justifier les revendications des manifestants. On ne retrouve par exemple aucun slogan contre la vie chère dans les manifestations. Cependant, le rejet de la candidature du président trouve indéniablement son origine dans les enjeux économiques et sociaux auxquels le pays doit aujourd’hui faire face, et la mauvaise gouvernance du pays doit être un facteur explicatif de ces mouvements. En effet, le FLN, le parti Etat, est aujourd’hui en difficultés car il se voit désormais incapable d’acheter la paix sociale grâce à la redistribution de l’argent de la rente pétro-gazière. En effet, depuis 2014 et la chute du prix du pétrole, cette rente algérienne s’est effondrée et a provoqué les débuts d’une grave crise économique, mêlant inflation et chômage endémique, surtout chez les jeunes, alors condamnés à l’expatriation. Cette rente est en effet cruciale pour les recettes fiscales du pays, dont le quart du PIB et 95% des exportations en valeur dépendent du secteur des hydrocarbures. A cela s’ajoute aussi un manque criant de diversification industrielle dont souffre l’Algérie.

 

Quel avenir pour ces contestations ?

A deux mois d’un scrutin décisif, l’Algérie doit donc faire face à une situation institutionnelle et sociale inédite et incertaine. Si le gouvernement algérien a pu être surpris par l’ampleur de la mobilisation, il reste que celle-ci demeure difficile à réguler car elle regroupe diverses associations de jeunes, des ONG ou encore des mouvements intellectuels comme Mouwatana. L’opposition au président est elle aussi fragmentée. A ce jour, les dossiers des huit candidats qui devraient opposer Bouteflika en avril prochain doivent encore être validés par le Conseil constitutionnel. Cependant, aucun des candidats présentés ne semble en mesure de réellement menacer la réélection du président, surtout après la défection de son principal adversaire, son ancien Premier ministre Ali Benflis, qui appelle lui au boycott des élections. Le candidat médiatique et ancien général Ali Ghediri pourrait ne pas remplir les conditions d’éligibilité tandis que l’homme d’affaires Rachid Nekkaz, confronté à l’impossibilité de se présenter en raison de son lieu de résidence, s’est fait lui remplacer par un « cousin » homonyme.

Enfin, la situation demeure surtout très incertaine en raison du gouvernement attentiste et du FLN, qui semble ne pas avoir réellement compris les nouveaux défis de l’Algérie et qui paraît de plus incapable de proposer un autre candidat qu’Abdelaziz Bouteflika. Dimanche 3 mars, ce dernier a alors, au travers d’une lettre publique, confirmé sa candidature aux élections. Il a cependant affirmé entendre « l’inquiétude compréhensible » du peuple et a ainsi promis de ne pas aller au bout de son mandat en cas de réélection et de préparer des élections anticipées. Ces déclarations n’ont pourtant pas apaisé la colère et des manifestations nocturnes ont une fois de plus ébranlé de nombreuses villes algériennes, éloignant ainsi un peu plus la possibilité d’une sortie de crise.


Alix Khaitrine

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